L'Antisémitisme et l'hygiène raciale, une relation conplexe

Publié le par Desbabas

Dans mon article sur l'antisémitisme, j'ai voulu mettre en valeur un aspect completement occulté de l'antisémitisme : l'antijudaïsme, allié d'une volonté de déchristianisation. L'histoire de ces concepts est encore à faire (mais se trouve déjà chez F. Furet et Léon Poliakov - Histoire de l'antisémitisme tome III de Voltaire à Wagner) et je vous en écrirait un aperçu plus tard. Cependant j'ai moi même à tort négligé l'autre face de l'antisémitisme, celle liée à l'hygiène de la race. C'est un tort d'autant plus grand que cette Face A raciale est finalement assez peu comprise elle aussi.

Pourtant, et c'est là que l'antijudaïsme se révèle l'aspect principal de l'antisémitisme, il n'est pas possible de faire de cet article sur le
racisme une partie VI de la série sur l'antisémitisme. Pourquoi ? Parce que l'hygiène de la race semble tout à fait indépendant de l'antisémitisme. S'ils se conjuguent dans l'histoire, et pas seulement dans le national-socialisme, c'est pour des raisons annexes que j'étudierais plus tard, mais que je vous engage à rechercher (je serais friand de toutes vos hypothèses/découvertes). Théoriquement ils peuvent exister indépandament l'un de l'autre. Pratiquement cela arrive, mais dans une proportion qui reste à déterminer. Nous entendrons parler de la Suède, mais il ne faut pas oublier le cas des USA, qui fûrent les pionniers en matière de loi eugéniste.

Je vous donne quelques extraits d'un bon texte sur le sujet, qui se trouve ici : 
Histoire de l'eugénisme (avec de bons documents vidéo). Ce sera le point de départ de cet article qui sera continué après les vacances. Ce que ce texte met en lumière, je vous invite à le rechercher dans des pensées d'aujourd'hui, ce qui est toute la saveur de ces travaux historiques.

La rationalité du « mal »


Le Kampf d’Hitler, c’est d’abord un combat pour la « santé » de la race aryenne, une lutte qui se situe, et c’est là sa nouveauté radicale, sur le plan biologique (« Mein Kampf », Mon combat, manifeste d’Hitler). Le pouvoir nazi s’exprime dans une langue médicale. L’existence de « tribunaux de santé héréditaire » (1700) où siégeaient des médecins, de « certificats de stérilisation », d’une « police de l’hygiène », d’« instituts d’euthanasie », tout cela témoigne de l’emprise exercée par la médecine sur l’appareil d’Etat nazi. Si le Troisième Reich n’était pas un Etat de droit, cela ne veut pas dire pour autant qu’il fonctionnait en dehors de toute légalité. Bien au contraire, c’était une sorte d’Etat médico-légal où tout, y compris les pires atrocités, était soumis à des procédures minutieuses, à des formulaires détaillés, à un méticuleux contrôle juridique, administratif et médical. Il n’y a pas d’Etat totalitaire sans le soutien d’une bureaucratie moderne et efficace, d’une police bien organisée, d’un système d’identification des citoyens fiable, de bases de données médicales, sociales, politiques (indispensables pour le recensement des Juifs, des communistes, des « anormaux ») régulièrement alimentées, de techniques de répression bien rôdées (camps d’internement, placement d’office en hôpital psychiatrique, bagne).


(...)

 En tant que concept et pratique hygiénique par excellence, la stérilisation joue un rôle clé dans l’eugénisme nazi : la Rassenhygiene (hygiène raciale). Stériliser cela peut signifier deux chose : 1) Supprimer la capacité de procréer, rendre infécond. 2) Aseptiser, désinfecter, purifier par la destruction des toxines et microbes. L’eugénisme opère la synthèse parfaite de ces deux significations. Comment ? Par le renversement du principe même de l’hygiène moderne. Fondée sur la micro-biologie de Pasteur, celle-ci vise à prévenir les maladies par l’action sur le milieu de vie (assainissement des lieux, pasteurisation des produits, stérilisation des objets). Avec l’eugénisme, ce n’est plus le milieu (extérieur) dans lequel évolue l’organisme qu’il s’agit d’assainir, de purifier, mais l’organisme lui-même (l’intérieur) et au-delà de lui-même la race, l’hérédité, le sang qui coule à travers tous les organismes individuels d’un même Volk (Peuple). Pour un médecin nazi, stériliser c’est certes détruire la capacité de reproduction d’une personne jugée « génétiquement inférieure », mais c’est surtout prévenir une descendance « dégénérée », et donc stopper une infection qui menace la pureté du sang aryen. L’eugénisme, ce magma de théories délirantes (essentiellement anglo-saxones) sur l’hérédité génétique, permet de donner bonne conscience au médecin : « Je ne stérilise pas un individu, se dit-il, je soigne le peuple allemand ! ».


Tuer pour soigner


Faire de l’hygiène raciale un programme politique, c’est faire de la santé du Volk (peuple) l’objectif ultime du gouvernement des hommes (hygiène vient du grec hugieinon, santé). L’ennemi du peuple allemand n’est donc ni un ennemi politique, ni même un peuple mais la « maladie ». Dans l’idéologie nazie, le Juif c’est la figure, le phantasme, l’incarnation du mal biologique. La lutte ne peut donc être qu’une lutte à mort, celle d’un organisme sain contre les virus et infections qui le menacent. Il y a un rapport nécessaire entre hygiène raciale et extermination, santé des Aryens et « euthanasie » des « dégénérés » : on ne négocie pas avec une tumeur, on l’élimine… La logique purificatrice du programme nazi de stérilisation contient déjà en germe le génocide. En effet, dans l’extermination il s’agit toujours d’empêcher la reproduction des « sous-hommes », mais cette fois-ci en retranchant la vie elle-même et non plus seulement la faculté de se reproduire. « Dans l’esprit des nazis, le génocide des Juifs et des Tziganes était indissociable de la stérilisation et de l’« euthanasie » des « dégénérés » ; il s’inscrivait dans un ensemble de mesures sanitaires destinées à préserver la race » (« Genèse institutionnelle du génocide », J-P. Baud in La science sous le troisième Reich, éd. Seuil). L’hygiène raciale nazie va plus loin que l’eugénisme classique, elle ne se contente pas d’inverser le principe de l’hygiène en l’appliquant à l’hérédité, elle renverse le principe même de la médecine. Désormais, il faudra tuer pour soigner, tuer pour vivre… Dans le documentaire de Brigitte Lemaine, Yves Ternon (spécialiste de la médecine nazie) l’explique clairement : « L’inversion morale des médecins nazis et surtout des médecins SS était telle qu’ils tuaient en s’imaginant soigner la race allemande, le peuple allemand, le sang allemand ! ». Ce que confirment les propos du docteur Klein, un médecin SS qui supervisait des exécutions massives : « Mon serment d’Hippocrate me dit de faire l’ablation d’un appendice gangréneux d’un corps humain. Les Juifs sont l’appendice gangréneux de l’humanité. C’est pourquoi j’en fais l’ablation » (« genèse institutionnelle du génocide » in La Science sous le Troisième Reich, J-P Baud).


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Pour une « dé-eugénisation » de nos démocraties


Si on parle souvent de la nécessité d’une « dénazification » de l’Allemagne et de l’Autriche, on n’envisage jamais par contre la nécessité d’une « dé-eugénisation » de nos démocraties. Un tabou pèse encore sur l’histoire de l’eugénisme dont l’importance est systématiquement occultée par la plupart des historiens. Trop de personnalités (des scientifiques et intellectuels de premier plan), trop d’institutions (des hôpitaux, des firmes bio-chimiques, des fondations), trop de pays sont impliqués dans ce qui fut, à un moment donné, considéré comme la solution pratique idéale pour régler définitivement les problèmes sociaux. Trop d’intérêts sont en jeu, ceux de la génétique moléculaire et de ses puissants alliés (le lobby médical et les firmes biotechnologiques)…


Pourtant, il est urgent de mettre au jour cette part refoulée de notre passé.. Récemment encore, dans certaines de nos démocraties les plus progressistes, on stérilisait et internait à grande échelle les « faibles d’esprits », les « asociaux ». « Au mois de mai 1999, le Parlement suédois décidait d’indemniser les victimes de la politique de stérilisation forcée dans ce pays entre 1934 et… 1975 » (Laurence Jourdan, Eugénisme en Europe dans l’entre-deux-guerres, Le Monde diplomatique, octobre 1999). Une commission d’enquête parlementaire a établi qu’environ 63 000 personnes y ont été stérilisées, dont 90% de femmes ! Les trois-quarts des stérilisations eurent lieu après 1945 ! Pour justifier cette pratique, l’Etat suédois invoqua la nécessité d’une « sélection sociale » et le bénéfice d’une réduction des frais d’aide sociale.


Le cas de la Suède (il y a aussi celui de la Norvège, des Etats-Unis, de la Suisse où, selon un rapport d’une école d’infirmières zurichoise, on a stérilisé des femmes jusqu’en 1987 !) est particulièrement révélateur, il montre comment la logique criminelle de l’eugénisme peut fonctionner en dehors de toute référence à l’anti-sémitisme ou à une forme quelconque de
racisme « ethnique ». Ce qui lui est essentiel c’est le phantasme d’une « société pure », c’est la volonté de purifier la société de tout ce qui est indésirable, que ce soit sur le plan biologique (maladies héréditaires ou supposées telles), sur le plan psychologique (maladies mentales, déficiences intellectuelles…) ou sur le plan social (alcoolisme, délinquance, « nomadisme »…). L’exemple de la Suède le montre à merveille, l’eugénisme c’est la superposition de deux logiques : une logique « biologique » d’amélioration du « patrimoine génétique », et une logique économique d’« élimination des vies inutiles, de ceux qui coûtent cher à la société et n’apportent rien » (extrait de Témoins sourds…).


Voilà quelque éclairage sur le le "racisme" nazi. Il est bien chez eux lié à l'antisémitisme, puisque ceux ci incarnent le "mal biologique" à éradiquer. L'aryanisme met en valeur l'homme occidental, mais ce n'est pas sa finalité. Hanna Arendt affirme que la germanisation de la société n'est qu'un outil de propagande pour le peuple allemand, on pourait dire la doctrine exoterique du national-socialiste. Sa vrai finalité est la création d'un homme nouveau dont le SS est censé être le modèle, voir le début, la souche. Dans ce but l'ahnenherbe va créer des centres de procréation et d'élevage, dont le but est de former une nouvelle race. C'est le sens "ésotérique", c'est à dire réservé aux initiés de la mysqtique national-socialiste.  Et ce but là n'est pas spécifique au nazisme non plus. De quel manière est-il lié à l'antisémitisme, voilà qui reste à éclaircir. Mais il y a d'autres idéologies qui recoupent ces deux aspects. On pourrait parler encore du New Age. Mais aussi dans certains courants des lumières, de la révolution et du socialisme. Sacrilège diront certains. Il y a pourtant des traces dans certains ouvrages, par exemple J. Sévilla "Historiquement correct", marqué à droite (quelle droite ? - autre question en suspens) avec parfois des préjugés dommageables, mais bien documenté.

Je crois pour l'instant que les nazis ont fait d'une pierre deux coups et ont délibérément choisit les juifs comme antithèse raciale. Parce que cela servait leur antijudaïsme, opposé à leur religion païenne, et parce que spirituellement le croyant et le surhomme sont antithétique. Je vous renvoie aux citations de l'article  Partie I : Le nazisme et le capital - Wottan et Mammon .

Pour poursuivre :

Publié dans Démystification

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Roland 02/07/2008 22:01

excellente analyse! vous avez mis le doigt en plein dessus! et bien documenté ce billet!Je me contenterai d'ajouter la mention de Zygmunt Bauman et de son livre 3modernité et holocauste", qui met bien en évidence que ce qui a fait la différence, n'était pas le racisme (il y en a tojours eu et il n'avait jusqu'alors pas causé plus "que" quelques pogroms) mais dans la mise en oeuvre l'esprit glacé et rationnel de division du travail, souci de l'efficacité sans état d'âme, et à l'origine le modernisme, "cette volonté (je cite approximativement de mémoire) typique du modernisme à une maitrise totale des choses et de la société, une fois qu'il n'y a rien qui la bride ni qui l'arrête.Or, à la différence du racisme, où par la suite on s'est depuis un demi-siècle, appliqué à mettre en garde "vous voyez où ça peut mener. alors attention!" notre époque n'est pas du tout consciente, et les gens pas du tout en garde contre ce où peut mener cete tendance, et elle est actuellement plus forte que jamais. Et contrairement au racisme (même s'il a toujours tendance à faire résurgence!), là les gens n'ont actuellement aucun "anticorps" pour s'en protéger ...