Analyse de Gérard Filoche sur la Libye

Publié le par Desbabas

La Libye n’est ni la Tunisie ni l’Egypte : aider les insurgés à se libérer eux mêmes de la dictature !


L’histoire et la structure des pouvoirs n’est pas la même à Tripoli qu’à Tunis et au Caire, et la force et la nature du mouvement populaire n’ont pas été les mêmes. Il n’y a pas eu de « Place Tahrir » en Libye. Sans doute parce que, à l’est du pays, de Tobrouk à Benghazi, les premiers insurgés spontanés, ont vu rapidement se structurer, à leur tête, des forces tribales, politiques et armées, économiques aussi, car le pétrole est là, qui ont pris le contrôle du mouvement et changé la donne de l’insurrection populaire contre l’insupportable dictature de Kadhafi.


Il faut constater qu’un des tout premier résultat de l’arrivée des nouveaux dirigeants politiques de l’est libyen a été de faire fuir 130 000 travailleurs immigrés vers l’Egypte et aussi 154 000 vers la Tunisie qui se sentaient menacés, certes par les combats et les bandes et l’armée de Kadhafi, mais en grande partie aussi par les insurgés eux-mêmes qui voyaient en eux, les premiers jours, des « mercenaires » possibles au service du pouvoir. Peut-on parler de mouvement démocratique lorsqu’ils ont massacré des noirs dans la région ? Non seulement les noirs mais tous les immigrés en Libye se sont sentis en danger. D’où l’exil massif de 300 000 travailleurs aux deux frontières.

 

 

 


Cyrénaïque contre Libye ?

 

Dés le 17 février, une coalition des tribus de Cyrénaïque ont mis en place des conseils locaux qui ont créé le « Conseil national de Transition Libyen » composé de 31 membres aspirant à représenter les différentes villes et les trois régions de Libye. « Certains sont anonymes, pour prévenir toute menace sur leurs familles dans les régions encore sous le contrôle de Kadhafi ». Cet « anonymat » démontre aussi, qu’à l’Ouest du pays, le rapport de force n’a pas réussi à être le même et pas seulement, contrairement à ce qui est dit, pour des raisons militaires : car l’armée de Kadhafi est beaucoup plus faible, divisée, mal équipée que ce qui est dit par la propagande occidentale (sauf de rares articles : cf. Le Monde du 18 mars sur l’état réel des forces du dictateur).

 

Et il faut donc comparer avec les armées égyptiennes et tunisiennes, elles étaient bien plus fortes au Caire et à Tunis qu’à Tripoli : si elles ont été empêchées d’intervenir, obligées de lâcher Ben Ali et Moubarak, c’est par la force unie de l’opposition dans les rues et dans les grèves. Cette opposition, dans les deux cas, en Egypte comme en Tunisie, comme le soulignait cette semaine Jean Daniel dans le Nouvel Observateur, a été d’autant plus remarquable et sa victoire d’autant plus extraordinaire qu’elle a été « pacifique »… Les Baltaguiyas de Moubarak ont été battus, ceux de Kadhafi allaient ne pas l’être. Une guerre civile inégale a pris la place du soulèvement populaire.

 

Les révolutionnaires de l’est libyen, de la Cyrénaïque, ont été pris en main par le CNTL qui s’est déclaré leur “seul représentant” et dont le chef n’est autre que… Moustafa Abdeldjelil ex-ministre à la Justice sous Mouammar Kadhafi de janvier 2007 à… février 2011. Cet homme a accepté de poser aux côtés de Bernard Henri Lévy qui lui met la main sur l’épaule avec la gestuelle néo-colonialiste ordinaire de ce Trissotin.

 

L’objectif proclamé de ce « Conseil national de transition » (CNTL) est « d’orienter la Libye au cours de la période intérimaire qui viendra après sa libération complète et la destruction du régime oppressif de Kadhafi. Il guidera le pays à des élections libres et la création d’une constitution pour la Libye ». « Le Conseil cherchera à maintenir la paix et la sécurité dans les villes libérées de toutes ses forces. Il permettra également de planifier et travailler à la libération des autres villes encore tenues par le tyran Kadhafi Mouammar et sa bande.»

 

On ne nous dit pas grand-chose d’autre sur ce Conseil d’opposition autoproclamé, à part que, d’emblée, il a obtenu le soutien de Washington. Hillary Clinton, dès les premières heures, en février, lui a proposé des armes. Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy l’ont « reconnu » le 6 mars et reçu à l’Elysée : ils ont même, fait exceptionnel, envoyé un « ambassadeur » (sic) (en principe, la France ne reconnaît que les états).

 

Qui sont-ils ? Quel est leur programme ? S’ils voulaient vraiment mener une révolution démocratique et « nationale », pourquoi ont-ils ressorti les drapeaux du roi Idris, symboles d’un temps obscurantiste lointain où la Cyrénaïque était la province dominante du pays ? Ont-ils demandé leur avis aux autres Libyens des régions de Tripolitaine et de Fezzan ? N’est-ce pas la raison, outre leur faiblesse militaire, des difficultés d’extension de leur mouvement vers l’Ouest du pays, qui a permis au dictateur Kadhafi, après ses premières défaites, de redresser un temps sa situation, de ressouder une partie de son armée, et de paraître l’emporter… avant que l’ONU ne vote jeudi 17 mars la guerre contre lui ?

 

« Cessez les violences d’où qu’elles viennent ? »

 

En Egypte comme en Tunisie, Sarkozy condamnait « les violences d’où qu’elles viennent », et aucun pays occidental n’a jamais appelé à une intervention en Egypte, au Barhein, à Oman, en Arabie Saoudite, au Yémen. Et ce, alors que les mouvements des masses étaient plus puissants et manifestement plus légitimes, mais il est vrai, plus indépendants !

 

Une partie majoritaire des Occidentaux, cette même semaine où ils votent la guerre contre Kadhafi, laissent le sinistre roi Abdallah d’Arabie saoudite envoyer 1000 soldats et des chars à Manama par le « pont » de Barhein (c’était techniquement facile à empêcher) pour mitrailler les manifestants de la place de la Perle.

 

Le dictateur de Barhein peut, de ce fait, dans l’indifférence mondiale générale, faire 200 blessés par balles, et 41 morts en une journée, il casse la statue de la place de la Perle, supprime même le nom de la place et éradique aux bulldozers cette « place Tahrir » Bareïnie pour un « nouveau plan de circulation », sans que le monde bouge.

 

Le dictateur de Sanaa fait tirer depuis des semaines sur l’opposition yéménite manifestement majoritaire, elle, dans tout le pays : des dizaines de morts aussi hier.

 

Le royaume le plus bigot, le plus totalitaire et le plus riche du monde, en Arabie saoudite, n’encourt pas l’opprobre non plus des occidentaux quand toute manifestation est interdite et violemment réprimée : 70 % de sa population qui a moins de 25 ans subit pourtant une oppression intolérable.

Les pays du Golfe sont les derniers refuges impunis d’un infâme esclavage de leurs travailleurs, d’un apartheid social et d’un pillage inouï des richesses du pétrole volées à leurs peuples : mais ils bénéficient d’une clémence dont Kadhafi, qui leur ressemble, est privée.

 

Est-ce parce que Kadhafi est « fou » et « incontrôlable » ? Bien sûr c’est un barbare qui a réagi en barbare quand son peuple s’est rebellé. Mais il ne l’était pas hier quand il était reçu en fanfare à l’Elysée et réhabilité en Grande-Bretagne ? Ni quand il barrait la route à l’immigration africaine dans l’intérêt de l’Union européenne. Ni quand il achetait aux occidentaux les armes dont ceux-ci lui reprochent de se servir.

 

Si les USA, la Grande-Bretagne, la France ont décidé d’intervenir c’est que, pour eux aussi, il y a une donc une différence substantielle entre la Libye et les autres révolutions arabes. Est-ce parce que les buts du CNTL leur semblent plus proches, sinon des puits de pétrole, du moins de leurs intérêts que les mouvements démocratiques et sociaux, les manifestations de masse populaires du printemps arabe ?

 

Dans un premier temps, l’opposition organisée sous le Conseil National de Transition Libyen avait refusé toute ingérence d’armées étrangères, car cela ne pouvait que jeter le discrédit sur son mouvement. N’y a t il eu, comme certaines informations le laissent entendre qu’une dizaine de milliers de manifestants à Benghazi, une ville de 700 000 habitants ? Le CNTL n’a t il pas retiré ces derniers jours les quelques armes dont ils disposaient aux jeunes combattants inexpérimentés de Ben Djaouad, de Ras Lanouf, et d’Ajbadiya les livrant sciemment aux soldats de Kadhafi ? Depuis que l’ONU a voté, cherchent-ils le cessez-le-feu et la négociation ? Ou bien cherchent-ils à provoquer dorénavant l’intervention extérieure qu’ils refusaient hier ?

 

Entre deux mauvaises solutions :

Les chiens de guerre comme BH Lévy et A. Glucksmann qu’on n’a pas entendu en Tunisie ni au Caire, silencieux sur Riad, Sanaa et Manama, Alger et Marrakech, et qui « ressortent » aujourd’hui, ont-ils raison, avec le fanatisme dont ils savent faire preuve dans ces cas-là, d’appeler fougueusement « le monde » « à sauver par tous les moyens » les « combattants de la liberté » libyens de l’est ?

 

Nous sommes entre deux mauvaises solutions : toute victoire de Kadhafi serait un coup d’arrêt évident au printemps arabe.

Mais toute intervention militaire occidentale directe serait aussi une façon de déposséder ces peuples en mouvement de leurs insurrections souveraines, démocratiques et sociales.

 

Les occidentaux ont fait volte face et ont fait voter à 10 voix sur 15, la motion 1973 de l’ONU. Ils ont préféré successivement ces deux mauvaises solutions à la vague de mouvements sociaux qui courent du Maghreb au Machrech : qui empêche que, pendant cette séquence libyenne, il y ait 46 morts par la répression au Yémen ?

 

La « Ligue arabe » composée de 21 états dont 19 dictatures est mise à l’honneur le 19 mars dans un « sommet » à l’Elysée comme jamais : même les assassins de Manama, Al Khalifa et Abdallah, proposent leurs avions à la coalition anti Kadhafi !

Que les avions français de Sarkozy se dressent contre les avions français de Kadhafi encore en état de voler n’est pas la meilleure façon de redonner le pouvoir au peuple libyen dans son ensemble.

 

Le risque est même par la logique de guerre et ses ravages, de ramener le pays des décennies en arrière. Une fois le processus enclenché, la propagande de guerre fait ses effets, et l’emporte sur les chances et les militants courageux de la révolution populaire. Ce sont les états-majors qui dirigent et la vérité devient introuvable : les journalistes sont « embedded ».

 

On entend des comparaisons insensées. Aucune comparaison ne tient avec le Kosovo – à moins de viser, de vouloir et d’assumer la partition de la Libye. Il y a encore moins de comparaison avec la révolution en Espagne de 1936, c’est ridicule : le Front populaire avait gagné les élections, le coup d’état de Franco aurait été minorisé et balayé définitivement sans l’aide des états fascistes italiens et allemands, et c’est pourquoi l’aide apportée aux républicains par les Etats français ou britanniques a si cruellement fait défaut.

 

Qui peut croire une seconde que Sarkozy défend le peuple ?

 

Sarkozy, paraît-il, réviserait sa politique étrangère et pencherait dorénavant pour l’interventionnisme et l’ingérence volontaristes « pour les droits de l’homme ». C’est un pantin qui, hier,

1°) se gaussait des « droits-de-l’hommistes »

2°) vantait la France « défenseuse des droits de l’homme dans le monde »

3°) serrait sans rien dire la main des dictateurs chinois et autre Moubarak.

4°) embrassait et passait une alliance privilégiée avec le taliban riche d’Abu Dhabi,

5°) aggravait l’engagement de nos armées dans la sale guerre de Kaboul (au service d’Hamid Karzai, partisan de la charia et roi de la drogue)

6°) laissait planter la tente de Kadhafi à Paris pour mieux lui vendre des armes.

7°) proposait et vendait des matériaux de maintien de l’ordre à Ben Ali, Abdallah, Moubarak…

le voilà donc qui se ferait aujourd’hui le théoricien de la « guerre libératrice » des peuples et de l’ingérence occidentale (néo coloniale) ? Non !

On croit rêver du discrédit et des dangers que ce Président-là nous fait courir. C’est pourquoi nous ne l’encenserons pas, comme cela devient à la mode ces jours-ci, dans les radios et journaux français obséquieux. Il n’a pas plus « raison » aujourd’hui qu’hier.

 

Cela faisait longtemps qu’il cherchait « sa » guerre, une « bonne guerre », une bonne diversion, cela se voyait à Kaboul ou au Niger, il cherchait à jouer à tout prix les matamores pour tenter de compenser à l’extérieur son écroulement intérieur d’audience dans le pays.

 

Qui peut croire une seule seconde, dans le monde et en France, que Sarkozy peut apporter de la liberté, de la démocratie et du bien être à quiconque ? Il en enlève aux Français depuis cinq ans ! Il est l’allié des riches pas des peuples ! Il réduit les expressions démocratiques au Parlement, il ne les développe pas. Il a réussi à faire battre à la France son record de chômeurs, plus de 5 millions. Il réduit les droits sociaux autant qu’il peut. Il bloque les salaires.

Qui va croire à ses gesticulations lorsqu’il pose en « libérateur » ? Son seul intérêt dans tout cela, c’est de vendre des Rafales et de jouer les fiers-à-bras avant des élections ou il est en péril. Le peuple libyen, il n’en a rien à faire, comme il n’avait rien à faire hier des peuples tunisien et égyptiens et aujourd’hui des peuples du Barhein ou du Yémen. Et cela ne l’empêche de soutenir ceux qui oppriment à Alger ou Rabat.


Il s’agissait d’un printemps des peuples, pas d’un printemps pour les avions de Dassault.

 

On a entendu ceux qui criaient dans nos radios « – Ne nous laissez pas mourir » sous les roquettes de Kadhafi et qui reprochaient aux états occidentaux de tergiverser voire, à l’excès, de « laisser faire un génocide » : ils doivent être aidés puissamment, bien sûr. La moins belligérante des solutions était de les armer et de désarmer au maximum Kadhafi. Il fallait un blocus aérien et traquer tous les vendeurs d’armes à Kadhafi (lequel, répétons-le n’est pas si « fort » que cela). Mais attention ensuite, avec l’option choisie, aux dégâts collatéraux, car les bombes n’épargnent pas facilement les civils et les destructions durent. La guerre a sa propre logique quand les états-majors s’en mêlent : entre empêcher un des avions de Kadhafi, encore en état de marche, de voler et détruire toutes les installations de communication pour le viser lui-même et les siens, ça va vite. Pas d’Irak ! Pas d’Afghanistan ! Pas d’invasion ni de guerre à l’occidentale !

 

Les insurgés combattants auraient du recevoir et doivent recevoir toutes les armes efficaces, adaptées, avec tout l’argent et vivres nécessaires, pour leur permettre de se libérer eux-mêmes de la dictature. Rien ne remplacera la prise en main de son propre destin par le peuple lui-même : cela ne peut être organisé, réalisé, stabilisé du haut des Rafales. Au départ, il s’agissait d’un printemps des peuples, pas d’un printemps pour les avions de Dassault. La guerre aérienne a son efficacité, mais elle est la moins durable des interventions.

 

Cent missiles en une nuit ! Le coût des actions militaires dépensé par les occidentaux pour rétablir leur ordre, s’il avait été affecté à l’aide des insurgés, ferait déjà pencher la balance autrement ! Or Sarkozy et les autres aiment s’agiter d’en haut, mais seront absents lorsqu’il faudra reconstruire et gérer en bas. Ou pire, ils se rembourseront sur le pétrole dont l’argent n’ira pas plus au peuple qu’avant.

 

Gérard Filoche, les 18/19/20 mars 2011.

http://www.filoche.net/2011/03/19/l...

Publié dans Démystification

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