La Dure réalité des Juifs orientaux

Publié le par Desbabas

Dans les années 50 et 60, près de 750 000 Juifs originaires du Maghreb et du Moyen-Orient émigrèrent en Israël, dont 250 000 Marocains. Ces derniers ont particulièrement souffert d’un système socio-éducatif qui les a coupés de leur culture judéo-arabe marginalisés dans des “villes de développement” et les quartiers périphériques des grandes villes. Le réalisateur David Benchetrit leur consacre un long documentaire qui, à peine primé en juillet 2002, suscitait une violente polémique.

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Maariv (Tel-Aviv)
13 septembre 2002
Poriya Gal

Couronné du prix Wolgin du meilleur documentaire au Festival de Jérusalem en juillet 2002, le film “Rouah Kadim – Khronika marokaït” (Vent d’Est – Chronique marocaine) de David Benchetrit a également été diffusé en quatre parties sur la deuxième chaîne publique. Il raconte l’histoire des Juifs orientaux, de leur émigration vers Israël dans les années cinquante et soixante à nos jours. Benchetrit lève un voile cruel sur les maabarot [camps de transit], les enfants marocains aspergés de DDT à leur arrivée en Israël, les émeutes du Wadi Salib* et des manifestations des Panthères Noires israéliennes**.

Né à Casablanca en 1954 et émigré seul en 1967, Benchetrit fut d’abord placé dans un internat haredi [ultra-orthodoxe] lituanien de Bnei-Brak, avant de s’enfuir quelques mois plus tard. “A 15 ans, j’ai commencé à travailler avec des Palestiniens de mon âge dans des boulots au noir, dans des restaurants. C’est là que j’ai pris conscience du problème palestinien. J’ai vu l’humiliation subie par mes amis de fortune.” C’est ce qui a forgé son identité politique et l’a conduit à refuser de prester son service militaire dans les Territoires dans les années 70. Il a étudié le cinéma à Beit Tzvi et s’est très vite spécialisé dans les sujets de société. Son plus fameux reportage reste “Le Voile et l’Exil”, qui raconte la vie de trois femmes palestiniennes dans les Territoires. Ce documentaire a été primé aux festivals de San Francisco et de Tanger. Dans les années 90, il a réalisé les documentaires “Samir”“ sur la vie de l’écrivain [juif irakien] Sami Mikhaël, “Le quartier de la Gare de Lod”, “Acre rêve entre les murailles” et enfin un documentaire sur [le poète palestinien] Mahmoud Darwish.

“Rouah Kadim” s’ouvre sur l’hymne national marocain... C’est le premier documentaire de Benchetrit à parler de sa propre communauté. Il y présente six hommes issus de la deuxième génération des immigrants du Maroc. Shlomo Ben Ammi [ministre des Affaires étrangères travailliste de 2000 à 2001], né à Casablanca, raconte la « sélection » opérée par les émissaires de l’Agence juive au terme de laquelle restaient sur le carreau les vieux, les malades et les handicapés ; il s’exprime aussi sur son adolescence au kibboutz Afikim et sur ses désillusions quant à la gauche israélienne. Arieh Deri***, né à Meknès, raconte sa formation religieuse et comment il a longtemps mais en vain insisté pour garder son vrai nom, Arieh Makhlouf, avant d’opter pour un nom arabe moins marqué [Deri = “de la vallée du Draa”]. Sami Shalom Chetrit****, né à Ksar-Souk, se rappelle avec amertume les institutrices ashkénazes du lycée d’Ashdod. Reouven Abergil, ancien dirigeant des Panthères Noires, promène les spectateurs dans un centre de “sevrage”. Le film s’attarde aussi sur Oved Aboutboul, un Marocain de 39 ans, qui, au plus fort de l’immigration russe au début des années 90, avait mené la lutte des SDF marocains et était allé jusqu’à conduire un bus rempli de SDF pour demander l’asile à Yasser Arafat. Le bus fut violemment intercepté par les policiers israéliens avant d’entrer dans la zone autonome palestinienne de Jéricho. Le sixième témoin du documentaire est Ezer Bitton, un agriculteur du moshav Avivim sur la frontière libanaise. Au début des années 70, Bitton a perdu ses deux frères lors d’une prise d’otages par un commando palestinien. “Nous avons payé le prix fort, dit-il, et j’ai aujourd’hui le sentiment que nous avons servi de muraille vivante [pour les Ashkénazes] face au Liban.”

Pour David Benchetrit, “les Orientaux n’ont personne à qui s’identifier dans ce pays. C’est pourquoi je consacre une séquence à David Benarosh, le chef de la révolte du Wadi Salib, le premier à s’être jamais révolté contre le système sioniste. Il est mort cassé et abandonné. Au festival de Jérusalem, j’ai invité la famille Benarosh. Je tenais à ce que le public lui fasse un triomphe, ainsi qu’aux survivants des Panthères noires Charlie Bitton et Kokhavi Shemesh.” Dans le film de Benchetrit, la police arrive à la fin, avec armes, matraques et lacrymogènes. “C’est une dimension intégrante de l’histoire des Orientaux en Israël. Chaque fois qu’ils descendent dans la rue, la police intervient de façon démesurée. Lors des émeutes du Wadi Salib, la police a tué Yaakov Elkarif qui avait eu le tort de se promener ivre. La police a réagi de la même façon lorsque Arieh Deri a pris connaissance de sa condamnation. Les toits étaient couverts de policiers et de tireurs d’élite ! La police israélienne a toujours été très violente avec les Orientaux alors qu’elle est elle-même majoritairement composée d’Orientaux et de Caucasiens. Cela correspond au ‘diviser pour régner’ du système. On envoie les Orientaux casser de l’Oriental. Exactement comme on se sert des garde-frontières druzes et tcherkesses pour casser du Palestinien. Ce film est fondamentalement triste. Aucune des luttes orientales n’a jamais abouti, à cause de la haine de soi des Orientaux. Les Marocains ne sont pas que des victimes, ils sont aussi souvent leurs propres bourreaux.”

Comment Benchetrit a-t-il choisi ses témoins ? “J’ai rencontré 150 témoins, des gens qui se sont battus et qui, tous, appartiennent à la deuxième génération postérieure à quelque chose d’aussi fort que la Shoah, une Shoah sociale et culturelle. Tous se sont battus, si l’on excepte Shlomo Ben Ammi. Aujourd’hui, il est en train de faire son examen de conscience. Il vient de partir pour Oxford afin de rédiger une autobiographie. Sa plus grave erreur est sans doute d’avoir accepté le boulot le plus stéréotypé pour un Oriental en devenant ministre de la Sécurité intérieure. S’il n’avait pas commis cette bourde, il aurait pu devenir le représentant le plus légitime d’une nouvelle gauche israélienne.”

Le plus étonnant dans le film de Benchetrit, c’est le statut conféré à Arieh Deri. “Deri est le dirigeant oriental le plus important de la dernière décennie, celui qui est allé le plus loin mais aussi celui qu’on s’est le plus acharné à casser. Pour la première fois, un Oriental appelé les siens à vaincre leur haine de soi et est parvenu à bâtir un mouvement capable de faire et défaire les gouvernements. A ce jour, le Shas est le seul parti politique à avoir réussi à fédérer toutes les communautés et tous les courants orientaux (irakiens, kurdes, yéménites, boukharis, marocains et géorgiens) en un ensemble politique fort, une première dans l’histoire israélienne. Le sionisme ne voulait pas d’eux et lorsqu’il les a contraints à émigrer, ce fut pour ensuite les broyer.” L’une des scènes les plus fortes du film est le repentir public du Premier ministre travailliste Ehoud Barak [juif roumain] durant la campagne électorale de 1999, enchaînée avec des images du cimetière de Dimona [une ville de développement dans le désert du Néguev]. “C’est pour moi un moment essentiel du film. A qui t’adresses-tu, Barak ? Ceux à qui tu demandes pardon sont déjà six pieds sous terre. Quant aux vieillards des villes de développement, ils sont déjà un pied dans la tombe. Ils mourront avant de voir le moindre changement. Alors, à qui demandes-tu pardon ?”


Les Orientaux ne sont pas tous d’origine marocaine. Pourquoi « Rouah Kadim » ne donne-t-il la parole qu’aux Marocains ?
David Benchetrit Les Marocains ont la position la plus tragique parmi les Orientaux. Ils sont dévorés par un feu intérieur. Un proverbe français dit : “Les Marocains sont le lion, les Tunisiens l’agneau et les Irakiens le loup”. De 1948 à nos jours, les Marocains ont été au cœur de toutes les révoltes israéliennes. Cela a commencé avec la révolte des maabarot. Le père de Shlomo Ben Ammi était parmi les meneurs de la révolte de Kiryat-Shmona [ville de développement créée sur les ruines du village palestinien Khalsa, à la frontière du Liban et de la Syrie]. Ce furent ensuite les émeutes du Wadi Salib, le mouvement des Panthères noires, le Tami [Mouvement pour la Tradition d’Israël] et enfin le Shas. Les Marocains sont un peuple qui s’est toujours soulevé contre le Sultan. Mais l’oppression la plus grande dont ils ont eu à souffrir était et reste celle exercée par le mouvement sioniste. C’est vrai que tous les Orientaux ont été opprimés, mais il existe de fortes différences communautaires. Si quelqu’un avait tenté d’enlever, non pas 500, mais 50 enfants marocains, il y aurait eu une guerre civile [en 1950, des centaines de bébés juifs yéménites furent enlevés et placés dans des familles ashkénazes sans enfants]. Mais les Yéménites n’ont pas réagi. Au début du 20e siècle, ils ont vécu des choses très dures dans les premières colonies sionistes en servant d’esclaves pour les colons polonais. Mais ils n’ont jamais mené de luttes politiques. Les Irakiens se sont certes élevés socialement, mais en travaillant pour le Mossad et le Shabak. Quant aux Tunisiens, ils ont toujours été des serviteurs zélés du mouvement sioniste et de l’Etat. Mais au Maroc, le mouvement sioniste n’a jamais vraiment pris. Si les Marocains ont émigré en Israël, c’est parce qu’ils n’avaient plus le choix. Après son indépendance en 1956, le Maroc a été emporté par une vague de nationalisme qui a réduit à néant des siècles de vie commune entre Juifs et Arabes. La création d’Israël a évidemment beaucoup joué. Mais Ben Ammi reconnaît lui-même que l’émigration marocaine vers Israël ne fut jamais une émigration sioniste, mais bien la fuite hors d’un pays où il n’y avait plus d’espoir.


Comment expliquez-vous alors le patriotisme des Orientaux ?
Cela ne les a jamais dérangés d’aimer Israël. Ma mère, par exemple, parle encore d’Israël avec émotion. “C’est la Terre Sainte, c’est Jérusalem. Ne sois pas en colère et accorde ton pardon”. Elle porte en elle le rêve classique du retour à Sion, pas la Sion réelle, une autre Sion, humaine, remplie de miséricorde et sans haine pour le judaïsme et la religion.


Dans votre film, certains intervenants demandent pardon à leurs pères.
Ce fut une dimension inévitable de l’acclimatation de la deuxième génération. Nous pensions que pour nous intégrer, nous devions mépriser nos parents et nous fondre dans la nouvelle culture sioniste. Tous se sont éloignés de leurs pères parce qu’ils leur reprochaient leur soumission. Abergil, Ben Ammi et Shalom Chetrit comprennent aujourd’hui que leurs parents n’avaient qu’une idée en tête en quittant le Maroc et en se soumettant à l'ordre établi : sauver leurs enfants. Les Juifs d’Europe qui se sont réfugiés en Israël n’avaient pas agi autrement. Mais la différence, c’est qu’ils ont imposé leur culture. Mon film, c’est une façon de payer son tribut à la première génération orientale, celle qui a renoncé à elle-même pour bâtir l’Etat mais qui en retour n’a reçu que le mépris. L’élite et nous n’avons aucune histoire commune. Tout ce que nous partageons, ce sont des mensonges, des mensonges auxquels les Orientaux ont longtemps cru : le creuset, l’égalité des chances, le Rassemblement des Exilés. Mais cette élite a traité avec un égal mépris les Palestiniens, les Orientaux et les droits de l’Homme. D’un point de vue socioculturel, ce qui se passe en Israël relève du crime contre l’humanité. Parfois, l’élite affecte de se soucier de la question palestinienne mais, dans le fond, ce qu’elle veut, c’est vivre en paix derrière sa muraille et faire taire ceux qui souffrent de sa vision du monde.


Serait-il plus facile de faire dans ce pays des films sur la question palestinienne ?
L’élite israélienne ne s’intéresse à la question palestinienne que pour se laver de tout sentiment de culpabilité. Mais la question orientale n’a pour elle aucune légitimité. Quand je réalisais des films sur les Palestiniens, le système me couvrait de fleurs. Mon film “Le voile et l’exil” n’avait certes bénéficié d’aucune aide publique, mais la gauche et la presse culturelle l’avaient encensé. Quand des films parlent de la victime et sont réalisés par ceux qui appartiennent au camp des vainqueurs, tout va bien. Mais dès l’instant où l’on ose aborder la question orientale et les discriminations communautaires et socioculturelles, c’est comme si l’on passait à l’ennemi.


Pourquoi ?
Parce qu’il n’existe pas de véritable gauche dans ce pays. Comme Ben Ammi le dit dans le film, “la gauche est ce qu’il y a de plus conservateur dans ce pays”. C’est une gauche totalement imperméable à tout ce qui est différent et surtout à tout ce qui est oriental. Plutôt que de vouloir s’intégrer au Moyen-Orient, cette gauche ne rêve que d’Europe. Qu’est-ce que vous attendez de l’Europe ? L’Europe vous a maudits et vous a trahis. D’où vient cet amour pour un monde qui a voulu vous exterminer jusqu’au dernier et y est presque parvenu ? L’élite ashkénaze a développé une incroyable insensibilité. J’ai évidemment des amis formidables d’origine polonaise. Mais la plupart des Ashkénazes sont des êtres poursuivis par le démon de la persécution, par la malédiction historique de l’Europe orientale : l’antisémitisme et le racisme. Ce démon n’existe pas chez les Orientaux. Leur persécution est directement le fruit du mouvement sioniste. Ce mouvement voulait bâtir ici un endroit normal et sain. Mais tout ce qu’il est parvenu à créer, c’est un monde aliéné où tout ce qui est différent est persécuté : Palestiniens, Orientaux, Haredim et Bédouins. Tant que l’élite ashkénaze donnera le ton, cet endroit continuera à vivre dans la haine de soi et dans la schizophrénie. Israël continuera à être en guerre avec lui-même, avec le monde arabe et avec le monde entier. Tant que nous ne nous sentirons pas appartenir tous de droit à ce pays, il ne s’y passera rien de bon. Je m’identifie de tout mon cœur aux souffrances que vous avez endurées, mais vous devez vous ouvrir et nous dire : “à présent, mettons-nous ensemble et bâtissons un pays où il est possible de vivre”. Vous devez comprendre que vous ne pourrez faire la paix avec personne tant que vous n’aurez pas fait la paix avec vous-mêmes.


Vous émettez des critiques très dures mais que proposez-vous ?
S’il est certain que nous, Orientaux, avons un passé commun, il n’est pas sûr que notre avenir le sera. L’idéal serait de parvenir à nous battre pour un Israël plus juste sur le plan social et culturel. Sinon, l’alternative risque d’être une guerre à l’intérieur même d’Israël. Quand le combat palestinien sera consommé, je crains qu’Israël ne sombre dans la guerre civile. Rien ne dit que le Shas sera éternellement un parti sectoriel et qu’un jour il ne dominera pas la scène politique. Rien ne dit qu’un jour, en dépit des circonstances actuelles, on n’assistera pas à une coalition entre le Shas, les intellectuels orientaux, les Arabes israéliens et les Palestiniens. Malgré mes critiques envers un certain intellectualisme et un certain académisme, le Keshet reste à cet égard une coalition inédite. Je ne veux pas d’une nouvelle oppression, mais simplement que les Orientaux qui le méritent puissent exercer leurs responsabilités et avoir voix au chapitre. C’est pourquoi j’ai de plus en plus de problèmes avec le Shas, qui a définitivement viré à droite ne cache plus un mépris profond envers les Palestiniens. Ce parti doit faire sa révolution intérieure ou disparaître. Si Arieh Deri s’amende, prend ses distances avec le Shas et décide de reprendre le flambeau du combat socioculturel oriental, nous serons nombreux à lui offrir notre aide.

 

 


* En 1959, des milliers de Juifs marocains manifestèrent dans ce quartier judéo-arabe de Haïfa en brandissant des portraits du roi du Maroc Mohammed V.
** Mouvement protestataire des années 70 animé entre autres par les futurs députés Charlie Bitton et Shalom Cohen, ce dernier devenant ensuite correspondant pour Libération jusqu’à sa mort en 1993.
*** Fondateur charismatique du parti ultra-orthodoxe oriental Shas, jusqu’à sa condamnation pour malversations en 1999. Relaxé en 2001, Deri envisage de fonder un nouveau parti oriental.
**** Fondateur du Kedem (aussi appelé Keshet), « Arc-en-Ciel démocratique oriental », groupe de pression animé par des intellectuels orientaux.


Descente en flammes


Le film de David Benchetrit a (presque) fait l’unanimité contre lui. Pour Raanan Shaked, de Yediot Aharonot, “‘Rouah Kadim’ est un très bon film. Benchetrit a le mérite de nous offrir enfin un documentaire qui fait mal et gratte jusque sous les racines de la discrimination dont ont été victimes les immigrants d’Afrique du Nord, dont moi. Mais son propos devient intolérable dès l’instant où Arieh Deri est propulsé au rang de porte-parole de la révolte orientale. Oui, Deri a souffert de son nom, de sa langue, de sa couleur de peau et de ses idées. Mais il a également joui des privilèges de ce système corrompu et a fini par le payer de la prison. Alors, quand, à côté d’un Deri presque sanctifié, le reste du film de Benchetrit donne la parole à des figures éprouvées de la lutte des Orientaux mais les intègre dans le système abstrait du ‘eux’ contre ‘nous’, j’éprouve un malaise certain. Mais il faut aller voir ce film pour ce qu’il offre : des témoignages de sang et de larmes, trop vrais que pour être ignorés.” Pour Meïr Schnitzer, de Maariv, “Benchetrit n’apporte rien de neuf à une histoire ressassée depuis des lustres, à part un sens mélodramatique digne d’une telenovela brésilienne.” Toujours dans Maariv, David Fogel estime que “le Maroc n’aime que les larmes”, ce qui lui vaut la réplique de son confrère Gal Uchovsky, pour qui Fogel “ne fait là qu’exprimer un racisme si naturel qu’il justifie le documentaire de Benchetrit, jusque dans ses excès”.


La palme de la charge revient au journaliste et nouvel historien Tom Segev, auteur d’une chronique hebdomadaire dans Ha’Aretz. “Oui, le mouvement sioniste, né en Europe orientale, a longtemps été porteur de l’idée du ‘Juif nouveau’, une image chargée de tous les phantasmes européens et dont les immigrants ashkénazes non sionistes ont également souffert. Oui, le mouvement sioniste n’a eu longtemps que faire des Juifs des pays arabes car il ne s’adressait pas à eux. Ce n’est que lorsque les Juifs d’Europe ont été massacrés en masse qu’il a consenti à s’adresser à eux mais avec un regard étranger et uniquement intéressé à en faire une main d’œuvre corvéable. Mais le film de Benchetrit est d’une démagogie sans nom. Si un seul Ashkénaze avait prononcé le dixième des insultes proférées par les Marocains interrogés dans son film, Israël serait aujourd’hui à feu et à sang. Le pire n’est pas la réhabilitation d’un Arieh Deri condamné pour corruption, mais bien cette manipulation qui nous montre les propos d’un Marocain travailliste et universitaire, l’ancien ministre des Affaires étrangères Shlomo Ben-Ammi, noyés dans le discours guerrier de Reuven Aberdjilcontre les Orientaux qui ont réussi et se sont coupés de leurs racines (‘Alignons-les contre un mur et tirons leur une balle dans la tête’), le tout enrobé d’un antisionisme poussant la caricature jusqu’à revendiquer une Intifada marocaine. Le scandale, c’est que Benchetrit est suffisamment malhonnête pour passer sous silence le lien entre les inégalités sociales et le conflit israélo-palestinien, le rôle que ce conflit a joué dans le sort des Juifs originaires des pays arabes et le rôle déterminant que ces Juifs ont joué dans la façon dont Israël a géré ce conflit. Si jamais les implantations redevenaient un sujet de négociations, que dirait le Shas ? Le comble du ridicule est atteint quand, à la fin du film, un intervenant évoque l’hypothèse que le succès du Shas fasse partie du complot ashkénaze.”

Publié dans Démystification

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