Petit précis de laïcité - les deux France

Publié le par Desbabas

Lu, avec intérêt, sur http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com/ .

 

IDENTITE NATIONALE, LAÏCITE, et "VOILE INTEGRAL": le DERAPAGE

 

 

Identité nationale :

Pour une laïcité de sang froid

 

La représentation de l’identité française est sous jacente dans beaucoup de débats politiques.

En soi, poser la question n’est pas incongru. Mais Nicolas Sarkozy la traite uniquement sous le biais de l’islam, réduit à une religion d’immigrés récents, ce qui est faux.

 

Le Président a mis la laïcité au centre de nouveaux problèmes.

Il faut alors lui donner toute son ampleur. En fait, depuis plusieurs siècles, la question politico-religieuse se trouve au cœur de l’identité française.

Avec l’Edit de Nantes (1598), la France dissocie citoyenneté et appartenance religieuse. En révoquant cet Edit (1685), elle réunifie, au contraire appartenance nationale et religion.

Le ‘conflit des deux France’, qui traverse la Révolution française et se prolonge au XIXe siècle, met aux prises deux représentations de l’identité nationale :

        - l’une qui conçoit la France comme « la fille aînée de l’Eglise (catholique) »

        - et l’autre pour qui son  identité ne comporte pas de dimension religieuse ; elle est fondée sur la Déclaration de 1789.

 

Sept régimes différents se succèdent alors. Cette instabilité est due au dilemme Monarchie/République liée aux deux représentations divergentes de la France.

Mais ce dissensus ne disparaît pas avec le Ralliement des catholiques à la République (1892) : désormais, on oppose « la République des honnêtes gens » à celle des minorités « factieuses » juive, franc-maçonne, protestante.

La Croix adopte le drapeau tricolore, mais y fait figurer l’effigie du Sacré Cœur. L’affaire Dreyfus s’inscrit dans ce contexte.

Et, ensuite, au tournant du siècle, la recherche par certains républicains d’une « laïcité intégrale », qui vise le dépérissement de la religion elle-même.

En 1902, le politologue Anatole Leroy-Beaulieu montre, dans son ouvrage : Les doctrines de haine, l’antisémitisme, l’antiprotestantisme, l’anticléricalisme, comment, des deux côtés, on refuse le statut de « vrai Français » à ses adversaires.

 

Pourtant, si les haines de la droite nationaliste sont assumées, la transformation de l’anticléricalisme en doctrine de haine est contraire à l’idéal républicain.

Clemenceau le proclame à la tribune du Sénat : « Je repousse l’omnipotence de l’Etat laïque parce que j’y vois une tyrannie. Pour combattre la congrégation, nous faisons de la France une immense congrégation. »

Et Aristide Briand prône une laïcité « de sang froid ».

 

Ces propos montrent la double rupture que représente la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 :

        - rupture envers toute conception où l’identité politique de la France aurait une dimension religieuse ;

        - rupture avec la visée de la « laïcité intégrale » et du gallicanisme d’Etat, qui est plus une religion civile qu’une véritable laïcité. Séparée de la sphère politique, la religion devient un libre aspect de la société civile, dont les lois libérales de la IIIème République ont favorisé le développement.

 

Cet aspect dialectique n’a pas été assumé. Cela arrangeait les deux camps de présenter la loi de 1905 comme une « loi de combat » :

du côté catholique, on pouvait ainsi se prétendre « persécuté » et, du côté anticlérical, faire croire que la victoire était complète.

Cependant la (relative) Union Sacrée de 1914 aurait été impossible en 1904 et, en 1946, la République est devenue constitutionnellement « laïque » alors que la gauche et le MRP démocrate chrétien se partageaient le pouvoir.

 

La représentation de l’identité nationale devenait-elle consensuelle ?

Non, car les laïques militants estimaient toujours que « deux jeunesses » apprenaient, dans « deux écoles » (la publique et la privée), deux visions différentes de la France.

En 1965, le dirigeant laïque Jean Cornec écrivait que la loi Debré (1959) c’était « Vichy sous de Gaulle », et la pétition contre cette loi avait recueilli plus de 10 millions de signatures.

La laïcité, invoquée essentiellement sur cette question, restait le marqueur d’une identité de gauche.

 

Pourtant, quand celle-ci, parvenue au pouvoir, a voulu intégrer l’école privée sous contrat dans un grand service laïque de l’éducation nationale (1982-1984), l’opinion publique n’a pas suivi.

Après Vatican II, il n’était plus crédible de penser que les « deux écoles » enseignaient deux France différentes.

Si, comme dans toutes les sociétés démocratiques, des tensions existent toujours, le conflit des deux France a pris fin.

 

A partir de 1989, une autre laïcité s’emboîte sur celle de feu le conflit des deux France.

- Elle n’a pas la même historicité et s’enracine dans l’histoire de « l’Empire colonial » et de la décolonisation.

- Elle ne relève pas de la même géo-politique car elle n’est plus liée à un conflit hexagonal, mais à la peur d’une mondialisation « anglo-saxonne », des flux migratoires et de l’islamisme politique transnational.

- Sa construction sociale est différente : 15 ans d’ « affaires » de foulard très médiatisées ont précédé la loi « de laïcité » de 2004.

- Les forces politiques ne sont plus les mêmes : en 2003, le « Rapport Barouin » affirme que la laïcité est devenue une valeur de droite.

Elle est donc un nouvel enjeu politique, non plus dans l’opposition gauche-droite, mais comme instrument d’une surenchère où l’on vise à faire paraître son adversaire comme moins laïque que soi-même.

 

La laïcité est devenue une représentation consensuelle de l’identité nationale, mais sa vision dominante se lie à une identité frileuse, où (comme lors de la « laïcité intégrale ») la République se croit fragile, menacée.

 

Et alors qu’en 1905 Briand demandait à la France de rejoindre les pays où « l’Etat est réellement laïque » (il en citait une bonne dizaine), en 1989 surgit le thème nouveau de la « laïcité exception française » que les « étrangers ne pourraient pas comprendre » !

 

En fait, tous les ‘anciens Français’ -y compris en Alsace-Moselle où les lois fondatrices de la laïcité française (loi Ferry sur l’école publique, loi de séparation) ne s’appliquent pas- sont considérés par essence comme laïques, tandis que les ‘nouveaux Français’ (les descendants d’immigrés) devraient prouver qu’ils le sont.

Certains d’entre eux, d’ailleurs, s’inscrivant dans la surenchère laïque, deviennent des alibis pour prôner une laïcité intégrale d’un nouveau type puisqu’elle ne s’applique qu’à une partie bien précise de la population.

 

Au même moment, le président de la République, au nom d’une « laïcité positive », veut « valoriser les racines essentiellement chrétiennes » de la France. Cela signifie remettre, sous couvert de patrimonialisation, une certaine dimension religieuse dans l’identité politique française.

Nous nous trouvons donc dans une dialectique inverse de celle de 1905.

Malheureusement, pour le moment, aucune force politique ne nous propose une laïcité « de sang froid ».

 

Ensuite, un point rapide sur le « voile intégral ».

Il arrive, en effet, 2 choses totalement imprévues de nos parlementaires chéris ; et qui, heureusement, engendre pas mal de malaise :

        - d’abord le débat sur le « voile intégral » est court-circuité par un débat de plus en plus nauséabond sur l’identité nationale (parce que ce débat s’effectue de façon complètement biaisée)

        - ensuite, fait totalement inédit, Copé ne tient aucun compte de la Mission parlementaire et entend déposer sa propre proposition de loi.

On ne peut mieux signifier à ses collègues, que l’on considère leur travail comme de la merde !

Que le Parlement, quand ce n’est pas l’exécutif qui le viol, c’est le chef de la principale formation parlementaire.

Et après, certains vont déplorer le développement de l’antiparlementarisme !

 

Sur le 1èr point, pas besoin de vous faire un dessein : la façon dont le débat sur l’identité nationale dérape, vous êtes au parfum autant que moi.

 

Posons nous donc la question : pourquoi Copé agit ainsi ?

Je vois 2 raisons principales :

 

D’abord Copé fait tout pour se placer (ne laissez pas votre grand-mère seule avec lui, Dieu sait ce qui pourrait lui arriver !), faire la nique à Xavier Bertrand (pas chaud pour une loi), etc.

C’est de la politique bassement politicienne.

C’est vraimentdégueulasse de traiter ainsi des problèmes importants.

 

Ensuite, la Mission parlementaire n’a sans doute pas donné ce que l’on attendait d’elle.

Pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayer : la façon dont les uns et les autres avons été auditionnés montrait un mahous  parti pris, …

Il n’empêche : beaucoup de personnes auditionnées se sont montrées hostiles à la loi. Notamment :

-         La plupart  des organisations laïques se sont prononcées contre une loi, et la plus « militante », La Libre pensée a été celle qui a dénoncé le plus le risque d’une dérive anti-démocratique

-         La plupart des juristes (5/6) ont été du même avis.

Et d'une manière générale, les 2/3 des 178 auditionnés (dont la plupart étaient à la fois contre le voile intégral et contre une loi:)

Tout cela ne génère pas un débordement d’enthousiasme !

D’où la manœuvre de Copé, qui met en avant la « sécurité » pour trouver un motif qui ne soit pas inconstitutionnel et/ou désavoué par la Cour européenne des droits de l’homme :

 

La sécurité : le « voile intégral » n’est pas spécialement visé. Pas du tout.

Non, non, ma brave dame, on n’y a même pas songé, c’est dire !

Au championnat du double langage, Monsieur Copé obtiendra la médaille d’Or.



Article qui m' paru valoir le coup d'être proposé ici, surtout que je n'écrit plus trop moi même ces derniers temps.

Cependant quand il dit dans le contexte actuel : "Nous nous trouvons donc dans une dialectique inverse de celle de 1905.", alors que l'on lit plus haut :

 

Avec l’Edit de Nantes (1598), la France dissocie citoyenneté et appartenance religieuse. En révoquant cet Edit (1685), elle réunifie, au contraire appartenance nationale et religion.

 

Mais ce dissensus ne disparaît pas avec le Ralliement des catholiques à la République (1892) : désormais, on oppose « la République des honnêtes gens » à celle des minorités « factieuses » juive, franc-maçonne, protestante.

 

Et, ensuite, au tournant du siècle, la recherche par certains républicains d’une « laïcité intégrale », qui vise le dépérissement de la religion elle-même.

 

En 1902, le politologue Anatole Leroy-Beaulieu montre, dans son ouvrage : Les doctrines de haine, l’antisémitisme, l’antiprotestantisme, l’anticléricalisme, comment, des deux côtés, on refuse le statut de « vrai Français » à ses adversaires.


D'une part la droite aujourd'hui conserve sa place historique, celle de la stigmatisation des minorités, et de la religion comme facteur discriminant, essayant par quelques piques mal placées (les instits, la laïcité positive) de se placer du côté catholique.

D'autre part elle reprend la lutte contre la religion, pour une laïcité intégrale disons, en stigmatisant ouvertement les musulmans, comme les juifs auparavant (et demain peut-être a nouveau ?). Ce n'est plus dans un contexte catholique qu'est faîte cette stigmatisation, mais bien avec des arguments "laïcs". Pendant que l'Islam n'est encore qu'un phénomène associable à l'immigration (60 000 conversions par an ?), il est combattu dans une approche ouvertement raciste, mais également dans une approche laïque et républicaine, ce qui permet de diviser encore plus la gauche.

J'y vois donc plus une deuxième tentative de synthèse dialectique, on résoud ses propres contradiction sur le dos des "autres", toujours les mêmes, les pauvres, les habitants des faubourgs, les croyants (cf l'amalgame de Morano, prochainement commenté en long et en large ici même).

Je serais catholique, je m'y reprendrai à deux fois avant de suivre l'éxilé hongrois. Mis à part quelques sorties contre la laïcité, Sarkozy dans sa lutte contre l'Islam ne défend pas plus la chrétienté que ceux des laics auxquel il emprunte leur discours. L'Islam est la deuxième religion en France, mais aussi celle qui monte le plus, il n'est pas interdit de penser que c'est contre le monothéisme que Sarkozy agit (voir les chapitres en lien plus bas). On risque  de se retrouver bientôt dans le même conflit qui agitait la France de Vichy : les catholiques, utilisés d'abord comme soutient, sont ensuite combattus (notamment à l'époque pour prendre le contrôle des mouvements de jeunesse) par une toute autre idéologie, qui permit de rallier bien des gens de gauche, bien pensants au possible, idéologie faite de retour à la nature et aux mythes d'antans. Idéologie qui accompagnait la politique du conquérant, et sur laquelle s'est construite la collaboration, rassemblant dans son antisémitisme tout autour de l'échéquier politique.

On retrouve les mêmes classiques, d'où peut-être la comparaison récente de Besson à Laval (je n'ai pas encore lu ses arguments pour cela). Moi je l'illustrerai peut-être par le ralliement à Sarkozy du grand ami de Carla Phillipe Val, récemment nommé à la tête de RFI.

 

Quelques liens :

 

Publié dans Gouvernement Sarkozy

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Commenter cet article

olivier91 19/01/2010 17:26


Il n'est pas exact que l'Edit de Nantes a "dissocié appartenance religieuse et citoyenneté". Car s'il est vrai qu'il a accordé aux huguenots l'égal accès aux charges publiques, il a strictement
circonscrit la pratique de la religion protestante dans les zones où elle était déjà implantée, interdit la pratique publique du culte réformé partout ailleurs, et réaffirmé que la religion
catholique était celle du royaume. L'Edit de Nantes fut un édit de tolérance, ce qui était déjà un pas énorme pour l'époque, mais nullement ce que vous écrivez. Attention aux anachronisme.